Confusion et émergence de la New School
Nous sommes ici dans une période très turbulente pour le rap qui connaît ses premiers procès pour obscénités et/ou violence et qui voit les stickers avertissant les parents sur le contenu des albums se multiplier sur les pochettes (les fameux Parental Advisory). Ainsi, le 2 LIVE CREW, adeptes du rap "porno", voit ses titres classées X et interdits de ventes dans certains états. ICE-T, premier rapper à émerger de Los Angeles, voit, lui, le retrait des bacs de son album pour la présence du titre 'Cop Killer' ("Tueur de Flic").
D'autre part, certains groupes, surfant sur la vague du militantisme enclenché par Public Enemy, se voient sous la haute surveillance du FBI. On peut citer parmi les plus influents les POOR RIGHTEOUS TEACHERS, le X-CLAN et PARIS, auteur d'un 'Bush Killa' explicite. Des micros seront posés chez certains qui seront sous filature constante et dont des profils psychologiques seront dressés.
De plus, le rap connaît alors les premiers problèmes juridiques liés au sampling. En effet, des artistes commencent à demander des droits sur les morceaux empruntant des portions de leur propres compositions. Ainsi, en 1992, Biz Markie se retrouve ruiné et voit son album retiré des bacs à la suite d'un procès retentissant, pour quelques mesures samplées sur un obscur hit de 1972. D'autres artistes se retrouveront dans la même situation jusqu'à une clarification des lois liés au sampling.
Mais le plus important danger planant sur la tête des rappers est bien la tentative de récupération du rap par les major companies à des fins commerciales. Après le succès mondial de Run DMC et LL Cool J et de certaines tournées, les maisons de disques comprenant le potentiel de vente du rap, on voit alors l'apparition d'un rap "dance" vidé de son contenu et basé sur un support musical "easy-listening" qui, même s'il connaîtra un fort succès au niveau des ventes, emmènera le rap à son plus bas niveau d'originalité, rendant ainsi moins évidente encore son acceptation en tant que musique à part entière et non comme mode "passagère" par la presse rock américaine. Le symbole de ce mouvement est VANILLA ICE, un rapper blanc inconsistant qui grâce au marketing vendra 3 millions d'exemplaires de son médiocre To The Extreme... MC HAMMER sera l'autre bête noire des puristes, accommodant en effet son rap d'un spectacle façon comédie musicale à Broadway et allant jusqu'à apparaître dans des spots publicitaires ridicules pour Pepsi ou la chaîne de restauration KFC.
Toute cette confusion donne cependant l'envie à une nouvelle génération de rappers de marquer un retour à un rap inventif et attaché à ses racines. Ces nouveaux rappers vont se revendiquer de la New School reléguant les anciens rappers à la Old School. La différence se marque par une attention plus grande portée au flow et par une perte de la linéarité des textes qui deviennent moins des histoires qu'on raconte ou des états d'âme qu'un martèlement de mots et d'idées. De plus, cette nouvelle génération va trouver une source infini de samples dans le Jazz et la soul des années 60 auxquels elle va s'attacher. On voit aussi parmi eux les premiers rappers blancs ou latinos crédibles (CYPRESS HILL, THIRD BASS, KID FROST). Les groupes les plus influents de cette période sont:
- GANGSTARR, symbole de l'alliance jazz-rap et de l'intégrité rapologique au service de l'éducation des masses;
- LEADERS OF THE NEW SCHOOL, au style de rap saccadé, dont le génial Busta Rhymes est membre;
- PETE ROCK & CL SMOOTH, initiateurs d'un son jazzy maintes fois copié;
- MAIN SOURCE, mené par le talentueux Large Professor;
- BRAND NUBIAN, les messagers de la 5% Nation;
- LORD FINESSE, un rapper / producteur de talent;
- EPMD, accompagné de son Hit Squad (REDMAN, K-SOLO) au Funk sale et ravageur et aux flows hautement innovants;
- ULTRAMAGNETIC MC'S, auteurs de morceaux aux sonorités et aux paroles étonnantes et osées.
Mais le plus gros choc de cette période vient de la réunion de quelques groupes sous la bannière des Native Tongues. Ce collectif, réunissant A TRIBE CALLED QUEST, les JUNGLE BROTHERS, DE LA SOUL et bien d'autres groupes, se démarque par un afro-centrisme "bon enfant" et des récits à la poésie abstraite et au positivisme quasi psychédéliques qui firent penser à l'époque à un "revival" hippie.Cette renaissance du "vrai rap" n'empêche cependant pas les problèmes de subsister et elle marque la fin de l'âge d'or laissant place à une période plus prolifique mais moins innovante.
De 1992 à 2000: Explosion du "phénomène" rap
Les 'Gangsters' de la côte Pacifique au sommet des charts
Des précurseurs tels que Ice-T, Mellow Man Ace ou Kid Frost avait déja fait parler de l'émergence d'une scène rap sur la côte Ouest des Etats-Unis mais c'est en 1988 que tout va basculer. En effet, un jeune rapper qui a le sens des affaires monte un label, Ruthless Records, avec des fonds d'origine mystérieuses - vraisemblablement le deal de drogue - et sort l'album du groupe dont il est l'une des vedettes. L'homme se fait appeler EAZY E et son groupe est Niggers With Attitude, ou plus simplement NWA. Le monde va désormais entendre parler d'une nouvelle sous-division rapologique : le Gangsta Rap. Les récits de drive-by-shooting (assassinats de gangsters rivaux à l'arme automatique depuis une voiture) ou de deals dans les rues de L.A. vont devenir la nouvelle norme d'un rap musicalement plus mélodique et accessible que celui de New York, mais textuellement plus menaçant. DR DRE en est l'architecte sonore, empruntant à tout va des échantillons des disques de George Clinton. Le détonateur pour NWA est le titre 'Fuck The Police' où ils s'en prennent aux forces de l'ordre qui multiplient les bavures et les délits de faciès dans les quartiers noirs. Boycotté par les radios, NWA vendra quand même plusieurs millions de ses albums jusqu'à une séparation qui donnera lieu à des carrières solos couronnées de succès pour chaque membre (ICE CUBE, MC REN, Eazy E jusqu'à sa mort des suites du Sida...).
Dr Dre sera lui le membre le plus chanceux de NWA avec la découverte de SNOOP DOGGY DOGG, un rapper à la diction paresseuse et aux textes à la fois humoristiques et durs qui séduiront l'Amérique entière et amèneront le label monté par Dre, Death Row, à devenir la Motown rap du début des années 90; chaque nouvel album du label s'écoulant comme des petits pains et le label totalisant 18 millions d'albums vendus entre 1992 et 1996. The DOGG POUND, WARREN G et d'autres profiteront de leurs affiliations à ce label pour lancer leur carrière; toujours dans un registre faisant fortement référence aux gangs. D'autres artistes feront encore parler d'eux comme MC EIHT, DJ QUIK, ou encore dans un style moins mélodieux CYPRESS HILL, FUNKDOOBIEST, HOUSE OF PAIN et COOLIO qui connaîtront un succès international...
Cependant, issu de cette vague, un artiste sort du lot et s'impose comme un modèle et aussi un "sex symbol" pour de nombreux jeunes en manque d'idéal. Cultivant une image à double facette entre un côté "lover" - qui a engendré des perles tels que 'Dear Mama' et 'Keep Ya Head Up', véritables odes aux femmes fortes - et un côté "bad boy" - à l'origine de titres comme 'Fuck The World' ; 2PAC séduit aussi bien les filles que les garçons et atteint une popularité inégalée. Auteur de titres très introspectifs et obsédé par la mort ('If I Die Tonight', 'Death Around The Corner', 'I Wonder If Heaven Got A Ghetto'), il meurt assassiné dans des circonstances mystérieuses en 1996. Sa mort marque le déclin de la côte Ouest, qui va s'engluer dans des guerres fratricides liées aux gangs, et ouvre la porte à des dizaines d'albums posthumes et à une adoration quasi-religieuse de Tupac.
Diffusion du hip-hop dans les USA et Retour de New-York au premier plan
Durant la période de règne de Los Angeles, les rappers new-yorkais se sont fait discrets. Les seules nouvelles têtes d'affiche sont en effet REDMAN, DAS EFX, ONYX ou NAUGHTY BY NATURE qui permettent d'apporter une alternative, plus dure musicalement, au Gangsta Rap. Les autres rappers parvenant aux succès ne font que critiquer la "dérive" du rap pour plaire aux puristes, tel TIM DOG dans son 'Fuck Compton' (quartier d'origine de NWA)...
Depuis 1992, on voit aussi arriver au premier plan des rappers issus de tous les coins des Etats-Unis. Ainsi, COMMON et NO I.D. de Chicago, les GETO BOYS de Houston, THE ROOTS de Philadelphie (premier groupe à incorporer des instrumentistes dans sa formation et dans tous ses concerts), EMINEM et SLUM VILLAGE de Detroit ou encore OUTKAST et GOODIE MOB d'Atlanta s'imposent en quelques albums comme des artistes majeurs du rap actuel. Les jeunes KRIS KROSS d'Atlanta, même si leur succès ne fut que bref, marquent en vendant 5 millions de leur premier album en 1992 le coup d'envoi de cette vague qui atteint aujourd'hui des sommets avec les ventes phénoménales de MASTER P et des soldats de son écurie No Limit de la Nouvelle-Orléans.
Entre 1993 et 1994, New York qui était au creux de la vague depuis un bon moment connaît une période faste avec la sortie coup sur coup de quatre albums hardcore qui relancent toute sa scène et s'imposent comme des classiques du genre: Ready To Die de THE NOTORIOUS B.I.G, Enta Da Stage de BLACKMOON, Illmatic de NAS et Enter The Wu-Tang du WU-TANG CLAN. Derrière eux, apparaissent de nombreux autres MC de talent: MOBB DEEP, JAY-Z, FAT JOE, JERU THA DAMAJA ou O.C.
Lassée par la superficialité, le sexisme et les récits toujours similaires des gangsta rappers de la côte ouest, cette nouvelle vague se démarque et retranscrit avec brio les difficultés nouvelles des Noirs et la violence physique et psychologique de la vie dans les ghettos ainsi que les espoirs de réussite de tous les jeunes qui s'y retrouvent "parqués". Les producteurs découvrent aussi le trésor de samples que représente la musique classique et ce renouveau new-yorkais va de pair avec une avalanche de pianos et de violons mélancoliques. New York voit ses ventes grimper en flèche et Los Angeles retourne dans l'ombre de la "Big Rotten Apple". Une tension palpable s'installe alors pendant 2 ans entre les deux côtes mais, malheureusement, cette fois-ci les violences ne resteront pas uniquement verbales et, en 1997, un an après la mort de 2Pac, The Notorious B.I.G., qui s'apprêtait à sortir son second album, périt sous les balles... La nation rap se rendant compte de la dérive violente qui la touche et des pertes qu'elle a entraîné s'unit alors pour calmer les esprits, comme le symbolise le tube de PUFF DADDY, dédié à son ami Notorious, 'I'll Be Missing You'.
L'ère Wu-Tang et le retour à l'underground
En l'espace de quatre ans, de 1993 à 1997, le Wu-Tang Clan envahit progressivement les bacs et impose son emprise sur toute la musique. Ce posse de neuf rappers, aux personnalités très différentes, autour duquel gravite plus de 30 groupes, est même élu en 1998 par les lecteurs de The Source (la "Bible" hebdomadaire du hip-hop) "meilleur groupe rap de tous les temps". Sous la direction du producteur-interprète The RZA, ces artistes s'inspirent de l'imagerie kung-fu, retournent à un hip-hop dur et sans concessions au son old school minimaliste et aux paroles sans équivalent et prennent en main leurs affaires et leur contrat en affirmant leur indépendance artistique. Un par un, les rappers du Clan sortent leurs albums solos dominant peu à peu le marché et devenant de vraies superstars.
Prenant exemple sur le choix d'indépendance du Wu et nostalgique de l'époque où le rap n'était qu'un moyen d'expression et non pas une machine à sous, tout un élan underground se crée sur les deux côtes américaines, symbolisé par les labels Rawkus et Loud qui renouent avec la qualité des sorties de l'âge d'or en ne proposant que des produits au contenu artistique irréprochable. Les chefs de file de ce mouvement, remettant le maxi vynil au goût du jour, ont pour noms COMPANY FLOW, MOS DEF, REFLECTION ETERNAL, ALL NATURAL, JURASSIC 5, DILATED PEOPLES, RAS KASS ou MIKE ZOOT.
De même, en réponse au matérialisme affiché par certains rappers ne cherchant que le succès facile en recyclant sans aucune originalité des tubes des années 80 (Puff Daddy, Jermaine Dupri...), un nouveau type de poétes-rappers se développe, arpentant les bars et les concours d'improvisation comme a pu le montrer magnifiquement le film Slam.
Par ailleurs, les femmes se font plus présentes sur le devant de la scène avec les succès des "vétérans" QUEEN LATIFAH et MC LYTE et avec l'émergence de nouvelles rappeuses plus que sexy et prêtes à tout pour le succès telles que FOXY BROWN, ou LIL'KIM.
La fin de cette décennie nous donne aussi la réponse à une question qui pouvait être légitimement posée. En effet, nombre de spécialistes se demandaient si la longévité était possible dans le rap où les adeptes sont toujours à la recherche d'une nouvelle sensation de "fraîcheur", d'un nouveau son, d'une nouvelle diction, d'un nouvel argot... Les récents albums et le succès artistique et parfois commercial de vétérans tels que LL Cool J, Gangstarr, Brand Nubian, EPMD et Rakim ont prouvé que les puristes savaient ne pas oublier les grands artistes de leur musique, tant que ceux-ci savaient garder leur intégrité et se remettre au goût du jour.
De plus, dans cette période, le rap a largement dépassé le cadre de quelques passionnés constamment à la recherche des dernières nouveautés et a envahi tous les foyers de la middle class blanche américaine jusqu'à devenir aujourd'hui le genre musical majeur des USA, comme l'attestent les ventes phénoménales de deux artistes qui, au premier abord, n'étaient pas destinés à plaire au plus grand nombre: Jay-Z et DMX. Le premier a en effet battu un record historique en classant 5 semaines de suite son dernier album Hard Knock Life Vol.2 à la première place des charts. DMX est lui rentré dans l'histoire en classant, dans la même année, 2 albums au sommet du Billboard US. Enfin, on peut dire que ces 8 dernières années ont marqué un peu plus encore le fossé se créant entre un rap underground, défendu par les puristes, haut-parleur des opprimés et porteur des valeurs originelles du hip-hop, et un rap commercial, cherchant sans cesse une brèche vers un succès rapide souvent au détriment de la qualité artistique.